L’Enfant de Samothrace

L’Enfant de Samothrace

Jacques Doyon

Résumé

Dans l’antique Grèce, un jeune homme, Stephanos Icaros, fini ses rites de passage vers l’âge adulte auprès de son oncle … Lorsque ce dernier, fou d’amour pour le jeune éphèbe, décide de passer un cap ultime, la réaction instinctive du jeune homme le pousse au meurtre, pêché qui lui vaut (chance ou malédiction) l’exil. Poursuivi par sa famille qui cherche la vengeance à tout prix, le jeune homme fui en quête de rédemption et parcours la Grèce et ses temples, harcelé par par les Érinyes cherchant à dévorer son âme.

« J’étais exclu à tout jamais des cultes de la cité, des temples d’Apollon et de Déméter pariens. Sans famille, je n’avais plus accès au culte d’Hestia, à la flamme du foyer familial. Et comme si cette mise à mort n’était pas suffisante pour un homme aussi jeune que je l’étais, il me fallait, en plus, subir la malédiction de mes cousins. »

Mon avis

« Ce sont le destin et le hasard qui font la vie d’un homme. »

Pfiou ! Voilà ma réaction lorsque j’ai refermé ce livre, car sa lecture fut tout à la fois imprégnante et difficile. Imprégnante, car l’auteur nous mène, par les yeux de son héros, sur les traces d’un parcours antique incroyable, une véritable aventure humaine faite à la fois de merveilles et de désillusions. Difficile, parce que ce parcours se fait sur un fond historique réel et regorge donc de références que ce soit aux différents cultes et cérémonies expliquées dans les moindre détails, aux différents dieux et leur importance dans les décisions et les actes des hommes à cette époque, mais aussi de références géographiques expliquant la décision du jeune homme quant à sa destination finale : Samothrace.

« L’histoire commence par un déluge, les eaux du Pont-Euxin se précipitant à travers le Bosphore, dans la mer de Thrace et la submergeant, ainsi que toutes les côtes et toutes les îles de la région. Seul le sommet de l’île -ce Samos- émergea et offrit un asile aux fugitifs. Ceux-ci reconnaissants envers les dieux qui les avaient sauvés, leur consacrèrent l’île qu’ils ceinturèrent d’autels. »

Ce roman se veut donc complexe par le nombre d’informations qu’il contient et qui n’épargne pas les détails noirs de l’Histoire antique. En effet,  à la limite d’un témoignage, documentaire, nous suivons l’histoire dramatique d’un jeune homme que tout portait vers la gloire.

Descendant d’une belle lignée de conquérant et de poète (Archiloque, poète lyrique grec, et son fils Télésiclès qui colonisa l’île de Thasos), Stephanos vit ses rites de passage à l’âge adulte sous l’œil adorateur de son oncle. Cet homme auquel il se serait donné sans sourciller avant de devenir lui-même un homme, écœuré par les plaisirs de la chair et Aphrodite, finit malgré tout par succomber à son désir ce qui lui vaut la mort des mains de son jeune disciple …

Voici le premier point qui de nos jours semble difficile à concevoir … Le rapport entre les hommes et les jeunes garçons qu’ils éduquent … Le texte révèle de façon plus que claire les affections particulières des hommes de la Grèce antique et la pédophilie était pratiquée plus qu’à son aise … totalement acceptée voire considérée comme un partage normal entre le maître et l’élève. J’ai du mal d’ailleurs à concevoir de parler de ça dans cet article et pourtant il ne sert à rien de se cacher les faits de l’Histoire. Quoiqu’il en soit, ces gestes, l’auteur nous les épargne en mettant à mort le criminel … Seulement dans l’antiquité le meurtre était considéré comme un pêché insurmontable, une véritable souillure à la fois du corps de celui qui l’a pratiqué mais aussi des terres sur lesquelles il a été commis et de la famille du meurtrier. En théorie, celui qui commettait un acte aussi infâme devait mourir à son tour. Seulement notre jeune héros parvient jusqu’au temple d’Appolon, « celui qui pardonne aux meurtriers en fuite ». Devenant esclave, le temps d’être lavé de sa souillure et que le jugement soit porté sur son acte, car personne ne doit franchir le temple et le souiller par un crime.

« Les hommes s’impatientaient. ils ne comprenaient pas qu’on les empêchent de saisir le fugitif par les cheveux, de le traîner hors du temple et de l’égorger sous les pins, sur un rocher servant d’autel. le prêtre rétorqua que l’hospitalité sacrée dans ce temple ne serait pas refusée à celui qui vient en suppliant et implore la pité du dieu, son pardon. »

Et son jugement vint … Exilé, perdant tous ses droits, sa vie. Il n’est plus personne, subissant la sentence d’Atimie (privation totale ou partielle des droits civiques) ainsi qu’une imprécation solennelle (prières appelant la colère des divinités, l’exil ou la mort)…

« J’invoque les dieux du ciel et de l’enfer : puisse leur colère éternelle poursuivre leur vie durant mon cousin Stephanos Icaros, dit l’Enfant, et toute sa descendance. Puisse mon imprécation sans pitié et une colère éternelle les poursuivre durant toute leur vie. »

Voici donc la première partie de ce roman. Alors oui l’histoire est palpitante, elle nous mènerait presque à la limite du thriller antique ^^ Mais le plus apporté et qui rend la lecture ardue est la profusion des détails concernant tous les rites, que ce soit l’initiation à la vie d’adulte (par exemple isoler le jeune homme au milieu de nulle part, sans rien d’autre qu’une lance, et lui demander de survivre pendant plusieurs jours : l’instinct de survie étant donc mené jusqu’à son extrémité) ou ceux concernant la purification religieuse des corps souillés par le sang versé, ou bien encore par les sacrifices fait aux dieux … Encore une fois le récit nous décrit de long en large ces rituels, ce qui le rend véritablement intéressant dans le sens où on apprend beaucoup de choses, mais également long et périlleux à la lecture car nécessite une certaine concentration pour intégrer ces informations.

La seconde partie du roman porte plus sur le voyage de notre héros jusqu’à l’île de Samothrace et les rencontres qu’il fait durant son parcours. Une véritable initiation également, parsemée des découvertes du monde en dehors de son île natale mais toujours sous le poids de la peur des potentiels assassins à sa poursuite et plus encore des Erinyes cherchant à venger l’âme errante de son oncle.

Le paradoxe de notre héros est qu’il est durant toute son histoire porté par les grandes légendes de la Grèce antique, et s’identifie aux héros dont on lui racontait les histoires durant son enfance : Achille et la mise à mort d’Hector, le saut de Sappho (de Leucade), Oreste pourchassé par les Erinyes suite à son matricide puis pardonné par Athena !! Il est persuadé qu’il peut aussi bien qu’eux mériter l’attention des dieux en sa faveur et se fait foi d’atteindre le mont de l’île de Samothrace afin d’être au plus prêt d’eux … ce qui ne l’empêche pas tout au long de son trajet de commettre d’autres actes infâmes.

Stephanos est un personnage complexe en pleine quête de son identité perdue, noyé dans les rites et les mythes de son époque, écoutant l’appel de la chair due à son âge et à sa beauté. L’auteur s’attarde d’ailleurs un certain temps sur les premiers émois de notre héros avec les prêtresses de Dionysos… Nous exposant précisément leur cérémonie et leur sacrifice, ainsi que leurs danses orgiaques …  Son but étant surtout au final d’entrer en communion directement avec les dieux … certains passages sont d’ailleurs lourds de sous-entendus sur son rapport avec les dieux …

« Tu es un criminel, mais il y a en toi une étincelle divine »

Mais ce qu’il faut retenir de tout cela c’est finalement à quel point la religion tenait au cou les hommes et les femmes de l’antiquité, chaque geste, chaque parole étant mesurés en fonction de leur acceptation par les dieux. De bout en bout nous sommes transportés sur les mers de la pureté et de l’impureté et des cérémonies religieuses s’intercalant dans tous les actes humains …. Toute raison est bonne pour égorger une bête, tout est occasion à se purifier.

Un livre que je conseille aux amoureux de la littérature antique, un bon roman qui ne fait pas de tabou et très instructif pour ceux qui n’auraient pas le courage de se lancer dans un documentaire sur les mœurs religieuses de l’antiquité.

Le livre

L’Enfant de Samothrace

Jacques Doyon

Editions Robert Laffont

255 pages

(Trouvable d’occasion uniquement)

Challenge concerné

challenge l'odyssee grecque4/10

challenge mythologie7ème lecture

 

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2 thoughts on “L’Enfant de Samothrace

  1. eh bien, ça valait le coup d’attendre ta chronique qui est captivante et très détaillée… je suis maintenant confirmée dans mon envie de lire ce livre qui m’a l’air très dense, très fouillé… ce qui doit rendre effectivement la lecture assez ardue (et peut-être même rébarbative) pour qui n’est pas passionnée par l’histoire antique…
    j’avais étudié la pédérastie à la fac, et je comprends que cela soit un choc pour les lecteurs de notre siècle ! 😉
    merci beaucoup pour ce billet très instructif qui me fait découvrir un roman que je ne connaissais pas du tout !
    je te souhaite une merveilleuse nouvelle année, Sylly et à bientôt pour de nouvelles aventures livresques… 😉
    Parthenia Articles récents…[Rendez-vous] Héros ou couple inoubliable (3)My Profile

    • Sylly

      Coucou !! 🙂
      Je suis ravie que ce billet te plaise, j’avoue avoir eu quelque doute quant à sa publication car il était assez difficile d’écrire mon ressenti … J’ai vraiment aimé ce livre, mais trouver les mots pour en parler c’était une autre histoire Oo
      Je ne saurais dire si il pourrait paraître rébarbatif, l’auteur a une belle plume et cela rend la lecture plutôt agréable, mais effectivement c’est un condensé d’informations (seulement 255 pages) ce qui demande de la concentration du coup pour qui n’est pas fin connaisseur de la Grèce antique.
      Je pense que plus que la pédérastie, ce qui est choquant c’est le naturel avec lequel est exposé le fait que la pédophilie était monnaie courante dans l’antiquité (et ce n’est pourtant pas un secret d’Histoire, mais je pense qu’on a plus de facilité à vouloir occulter que d’accepter ces faits). On sait que le héros n’est qu’un enfant, et à cette époque, il n’y avait pas de limites imposées et c’est presque sans s’en rendre compte que l’on nous parle d’acte d’amour entre des adultes et leurs protégés … C’est très déstabilisant quand on sort du contexte antique … Difficile pour notre cerveau d’imaginer cela possible … Je ne sais comment m’expliquer …
      En tout cas je te souhaite de le trouver et de pouvoir le lire, je suis certaine que tu en sortirais une bien meilleure analyse que moi, et que j’aimerais beaucoup avoir ton point de vue sur ce roman 🙂
      A très vite !!!

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